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"Le retour de l'émigré africain", par Rosnert Ludovic Alissoutin (consultant)

"Le grand problème de l'émigration en Afrique, c'est l'absence de projet au départ", plaide Rosnert Ludovic Alissoutin, consultant et (notamment) chercheur à l'université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal, dans cet article de contribution proposé à Co-Developpement.Org. Il y décrit les parcours souvent vécus de migrants africains confrontés à la difficulté de bien gérer leur retour dans le pays d'origine. Rosnert Ludovic Alissoutin souligne ainsi la nécessité de "créer des réseaux de solidarité entre migrants et nationaux"…

Pour bien comprendre la psychologie de l'émigré africain de retour au bercail, il faut d'abord élucider son état d'esprit avant et pendant l'émigration. De nombreuses interrogations sur la question n'ont toujours pas reçu de réponses satisfaisantes. En effet, on se demande ce qui se passe de si grave en Afrique pour que les natifs de ce continent particulièrement riche en ressources naturelles s'empressent de braver la mort sur le chemin de l'Europe où ils sont souvent broyés dans le train d'atterrissage d'un avion, calcinés par le soleil du désert marocain ou engloutis dans l'océan ? Que se passe-t-il de si intéressant en Europe pour que les émigrés clandestins régulièrement humiliés par les forces de sécurité s'obstinent à rester ?

Une vision simpliste confine les raisons du départ de l'Africain vers l'Europe à la pauvreté. Cette conception comporte une grande part de vérité. En effet, l'écrasante majorité des émigrés africains qui débarquent sur le sol européen n'ont qu'une seule obsession: travailler. Mais il y a bien des Africains qui bénéficient d'un travail plus ou moins décent et qui n'hésitent pas à tenter l'aventure de l'émigration. C'est que l'attrait de l'Occident est quasi irrésistible. Il est si fort que l'argent n'est plus un obstacle à l'émigration, malgré un contexte de pauvreté généralisé; seul le visa empêche les candidats de partir. Certains d'entre eux intègrent allègrement des circuits d'achat de visas dont le prix est vingt fois plus élevé que celui du billet d'avion pour partir. Aujourd'hui, le jeune Sénégalais trouve facilement 500 000 F CFA (762 euros) pour embarquer dans une pirogue-cercueil en direction de l'Espagne. Les 50 personnes à bord de la pirogue disposent donc, ensemble, d'une somme de 25 000 000 F CFA (38 000 euros) qui, de toute évidence, pouvait servir au financement d'une solide entreprise.

Une émigration "pour réussir"…

Les jeunes émigrés qui sont parvenus à trouver du travail en Europe et qui reviennent dans le pays d'origine, ne disent pas la vérité à leurs pairs. Ils se gardent de raconter les conditions pénibles qu'ils y ont vécues et font miroiter une Europe généreuse. Du coup, les familles, quel que soit leur niveau de pauvreté, se cotisent pour faire partir un membre de la famille, à charge pour ce dernier, une fois qu'il réussit, de retourner l'ascenseur. Le lot croissant de morts ne fait pas reculer les candidats à l'immigration clandestine à bord de pirogues de fortunes. Au contraire, la filière s'organise davantage autour du promoteur du voyage, du coordonnateur du voyage, des facilitateurs, du capitaine passeur, du voyageur clandestin, des parents du voyageur clandestin et parfois du recruteur espagnol à la recherche d'une main d'œuvre bon marché.

L'étudiant africain qui préfère intégrer une université d'Europe ou d'Amérique cherche également un niveau de vie meilleur; il caresse l'idée d'une possibilité de travailler en Europe après ses études ou de trouver en Afrique un emploi de haute valeur du fait de la nationalité occidentale de son diplôme. Ainsi, il faut retenir que lorsque l'Africain quitte son terroir pour émigrer vers l'Europe, qu'il s'agisse d'émigration clandestine ou légale, c'est, généralement, pour réussir.

Dans le pays d'accueil, il s'efforce d'épargner. Cette préoccupation essentielle le conduit à minimiser à l'extrême le coût de son séjour. C'est ainsi qu'en France notamment, il est courant de voir des Africains qui travaillent s'entasser dans des chambrettes d'immeubles insalubres. Mais que fait l'émigré africain de l'argent qu'il épargne ? La Banque africaine de développement (BAD) estime que la diaspora africaine envoie chaque année 17 milliards de dollars dans les pays d'origine. Ce montant dépasserait celui des investissements directs étrangers et celui de l'aide publique au développement. Cette somme est malheureusement presque totalement engloutie dans des dépenses de consommation. L'Organisation international des migrations (OIM) estime à près de 500 milliards F CFA les transferts officiels de fonds des Sénégalais de l'extérieur en 2006. Le ministère des Sénégalais de l'Extérieur note que seulement 5% de cette importante masse financière sont destinés aux investissements productifs. La quasi-totalité de ces transferts est versée dans la consommation courante et l'immobilier.

Savoir préparer son retour

Dans des pays de grande émigration comme le Sénégal ou le Mali, l' "émigré-type africain" préfère envoyer ses économies pour prendre une ou deux femmes en mariage dès son premier million, plutôt que d'investir dans un créneau porteur et utile à sa communauté d'origine. Il s'empresse de construire, dans son village natal pauvre, une villa insolente, pour ériger un îlot d'opulence dans un océan de misère, plutôt que d'y creuser un puits pour alléger la souffrance des femmes accablées par la lancinante corvée d'eau. Cela renseigne déjà sur l'état d'esprit de l'émigré de retour dans son pays natal.

Force est de constater que le retour de l'émigré africain n'est pas toujours bien préparé. L'émigré de retour verse facilement dans la dépense festive et ostentatoire, comme pour prendre une revanche sur la société qui l'a vu pauvre avant de partir. En dehors de l'achat d'un terrain ou d'une maison, il ne prend que très rarement le soin de placer son argent dans des créneaux à rentabilité durable. Lui en laisse-t-on d'ailleurs la possibilité ? Les émigrés africains de retour cèdent souvent à la pression sociale et distribuent leur argent en pure perte. Ils sont agressés par toutes sortes de doléances. Des personnes sorties du néant se présentent à eux pour se déclarer fils du neveu du cousin ou ancienne troisième épouse de l'oncle de la femme de ménage pour intégrer le cercle des ayants droit. Et si jamais la vache à lait commet l'erreur de refuser de distribuer son argent, on la taxe d'ingrate en lui rappelant la misère qu'elle vivait sur place avant de voyager ainsi que les cotisations que les gens avaient dû verser pour lui acheter un visa. Le membre de la famille qui réussit en Afrique est tenu d'aider les autres, de gré ou de force. Mais cette difficulté n'est pas insurmontable.

Utiliser les outils de communication modernes

En effet, le grand problème de l'émigration en Afrique, c'est l'absence de projet au départ. On part à l'aventure, souvent sans aucune garantie. L'intérêt que l'émigré africain porte pour le gain financier aurait pu être réalisé par un projet d'épargne à l'aller et un projet d'investissement au retour. L'idée est de pousser les émigrés à entrer en contact avec les jeunes restés au pays pour concevoir des projets au profit du terroir. En effet, en plus des transferts d'argent à caractère familial, les émigrés devraient s'orienter vers des investissements collectifs de nature à générer des emplois et des revenus pour eux-mêmes et pour les autres restés au pays. Pour ce faire, il urge de créer des réseaux de solidarité entre migrants et nationaux soutenus par les technologies de l'information et de la communication (TIC). Et les migrants ne seront pas en terrain inconnu; les commerçants africains installés dans les grandes villes d'immigration "savent qu'il est important d'agir vite pour entrer, de plain pied, dans le train de la mondialisation à travers ces supports que sont quelques outils de communication modernes".

Mais il faut aller plus loin en utilisant les TIC pour concevoir et concrétiser des projets productifs de codéveloppement. Le transfert d'argent électronique, l'internet, le téléphone mobile, etc. constituent des opportunités pour le codéveloppement que l'émigré doit exploiter en relation avec des groupes organisés de son pays d'origine. De cette manière, il aura investi une bonne partie de son épargne avant un retour difficile. L'émigré doit donc préparer son retour avant son départ.

Rosnert Ludovic Alissoutin, de nationalités sénégalaise et française, est consultant, docteur en droit, chargé de cours et chercheur à l'université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)

Site web: www.ralissoutin.com

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