
Peut-on adopter une perspective de gestion des finances publiques pour évaluer les flux migratoires ? C'est en tout cas le parti pris par Thomas Mélonio, économiste au département de la recherche de l'AFD, dans un
document de travail sur les balances migratoires qui vise à mesurer, pour chaque pays d'émigration, l'investissement collectif en éducation expatrié et l'investissement reçu. Dans son document, il plaide en faveur d'un "mécanisme de compensation ciblé sur les pays victimes d'une expatriation excessive de diplômés". Un tel mécanisme reviendrait à augmenter l’aide au développement des pays à immigration sélective et ceux dont l'immigration provient de pays en développement": les Etats-Unis devraient alors "assumer près de la moitié de l’effort additionnel total", estimée à environ 8,3 milliard de dollars par an entre 1990 et 2000. "Rapporté à l'aide publique au développement, ce mécanisme permettrait une hausse de près de 16% de l'APD mondiale".
Comment valoriser l'immatériel ? "Certains pensent qu'il est scandaleux de tenter de mesurer le capital humain détenu par des individus, car cela revient, d’une certaine manière, à donner un avis sur leur « valeur », en tout cas d’un point de vue strictement, voire étroitement, économique", indique Thomas Mélonio à Co-Developpement.org. "Et même si on accepte le principe, la question reste de savoir quelle valeur attribuer et sur quelle base. On mesure peu en termes économiques les flux migratoires, l'idée de ces travaux est de donner une équivalence monétaire à ces flux". Un constat apparaît évident: les flux Sud-Nord sont nettement supérieurs à ceux du Nord vers le Sud. A partir de là, quelles conséquences en tirer ?
Le poids des migrations "paraît important du point de vue des pays de départ, souligne l'expert de l'AFD. Pour un grand nombre d’entre eux, "les pertes annuelles en capital humain sont significatives, voire très significatives, de l'ordre de 10% à 15% des dépenses en éducation selon les données fournies par l'OCDE". Evaluer précisément ce que représente l'immigration en termes monétaire semble être une gageure tant les statistiques actuelles sur le profil des migrants "demeurent sommaires". Mais les estimations des pertes subies par les pays en développement du fait de la migration de leurs ressortissants formés plaident pour une intégration du solde migratoire dans les mécanismes d'allocation de l'aide au développement.
La participation des migrants aux efforts financiers internationaux était au cœur de la taxe Bhagwati dans les années 1970, qui consistait à les faire rembourser leurs années d'études dans le pays d'origine. "Ça n'a jamais marché", précise Thomas Mélonio. Du côté des Etats, le remboursement du coût de la migration reste conditionné à "deux façons de voir les choses: soit les pays du nord considèrent les migrants comme un atout, soit non". Ce n'est qu'ensuite que le débat peut avoir lieu sur le volume de l'aide au développement à consentir, et sur l'opportunité de "cibler l'aide sur certains Etats".
Au final, considère Thomas Melonio, "l'essentiel du débat porte sur le système de valorisation retenu: un Etat qui a consacré 30 000 euros pour l'éducation d'un individu dispose-t-il vraiment d'un capital de 30 000 euros, ou était-ce alors de l'investissement en pure perte ? A priori ça ne l'est pas car il existe un lien entre le niveau de formation et l'investissement", pour autant que la formation reçue au Sud soit reconnue au Nord dans le pays d'accueil.
Du côté des Etats du Nord, s'il n'y a pas aujourd'hui de reconnaissance de dette liée aux migrations, il existe une "prise de conscience et de responsabilité sur certains secteurs comme le médical". La Grande-Bretagne a par exemple décidé de limiter l'immigration en provenance du Malawi, car un trop grand nombre de personnels qualifiés médicaux avaient migré. L’autre méthode, qui serait sans doute plus efficace encore, serait d’apporter un soutien plus appuyé à la formation, notamment supérieure, dans les pays de départ.