Les politiques internationales manquent de cohérence face à la pénurie des compétences en Afrique, selon un expert de l'Union africaine

Les politiques de coopération internationales se trouvent aujourd'hui marquées par des contradictions entre les intentions déclarées de lutter contre le phénomène de "fuite des cerveaux", et les politiques migratoires menées pour attirer toujours plus les profils qualifiés, constate dans un document de travail Mehari Taddele Maru, coordinateur du programme migration à l'Union africaine. Si l'Union européenne s'engageait à Tripoli fin novembre 2006 à lutter contre la pénurie de compétences en Afrique, elle poursuit actuellement avec la "Carte bleue" décidée par la Commission en octobre 2007 (Co-Developpement.Org du 24/10/2007) une politique d'incitation des plus qualifiés à migrer vers le continent. "En lisant entre les lignes, les directives montrent de manière extrêmement claire que la Carte bleue conduira nécessairement à accentuer la fuite des cerveaux, en particulier dans des secteurs où le défaut de ressources humaines est critique comme la santé", estime Mehari Taddele Maru.

 

La Banque mondiale estime à environ 70 000 le nombre de migrants africains qualifiés qui migrent chaque année vers l'Europe et les Etats-Unis. Cette migration représente une perte conséquente pour le continent africain en termes de ressources humaines: à titre d'illustration, 71% de l'ensemble de ces migrants aux Etats-Unis ont au moins le niveau baccalauréat. Au même moment, l'Afrique doit faire face à de sévères pénuries des compétences.

 

La déclaration de Tripoli, un modèle de coopération mis de côté

 

La Zambie par exemple comptait il y a 10 ans environ 1 600 médecins, 400 ont migré après leur formation. La situation est pire au Kenya, où 90% des infirmières et docteurs résident désormais en Europe et aux États-Unis. Les besoins médicaux des populations africaines sont pourtant considérables: au niveau mondial, le continent représente 10% de la population, mais le quart des grandes maladies et ne dispose que de 3% de la couverture médicale.

 

La déclaration commune de Tripoli Union africaine-Union européenne des 22 et 23 novembre 2006 avait pour objectif d'endiguer le phénomène de "fuite des cerveaux" et les États signataires s'engageaient à promouvoir des politiques concrètes de limitation du pillage des compétences, ainsi qu'à instituer des programmes encourageant la mobilité transfrontalière et les retours temporaires au pays des migrants qualifiés, à développer des instruments pour faire bénéficier les pays africains de l'expertise de leurs émigrés.

 

Une pénurie de compétences qui coûte cher à l'Afrique

 

Pourtant, les politiques conduites dans certains pays de l'Union européenne apparaissent manifestement contraires à ces intentions: la Grande-Bretagne est un exemple connu de pays dont la politique de gestion des flux migratoires se donne pour objectif affiché de pallier le manque de personnels de santé qualifié sur son territoire. De manière paradoxale, l'Afrique doit aussi payer cher le recours à des expertises alors même que ses diplômés partent dans les pays du Nord: selon les estimations avancées par Mehari Taddele Maru, l'Afrique paye environ 4 milliards de dollars par ans pour faire venir des consultants expatriés et des spécialistes internationaux.

 

Pour Mehari Taddele Maru, "ce qui est donnée d'une main sur des programmes de renforcement des capacités est repris d'une autre par des recrutements non-éthiques ou des recrutements de consultants internationaux. De même, les actions de formation financées par l'aide internationale ne servent en définitive pas à grand chose pour l'Afrique si les individus formés quittent très rapidement leur pays. Ce constat est d'autant plus renforcé que les frontières occidentales se ferment toujours plus aux candidats à l'immigration dès lors qu'ils sont peu ou pas qualifiés.

 

L'argent des migrants, une bien faible compensation...

 

Le principe de la "carte bleue" européenne, pensé sur le modèle de la "green card" des États-Unis, est un autre exemple emblématique d'une politique contraires aux objectifs déclarés de Tripoli. Le dispositif imaginé par le commissaire européen Franco Frattini revient à attirer un maximum de profils qualifiés venus en particulier d'Afrique, et donc à accroître sensiblement le phénomène de "fuite des cerveaux". Les conditions de migration offertes à ceux qui répondent au fort besoin en ressources humaines dans l'Union européenne (1 million d'ici 50 ans) prévoient une mobilité facilité à l'intérieur de l'Europe, ainsi que des dispositions attractives pour s'installer durablement (droits au regroupement familial notamment).

 

Les envois d'argents peuvent-ils être considérés comme un contre poids bénéfique à l'Afrique ?, interroge Mehari Taddele Maru. La réponse semble négative tant le manque à gagner paraît important: "un Nigérian spécialiste des technologies de l'information envoie 300 dollars par mois à sa famille au Nigeria mais contribue 40 fois plus à l'économie britannique." Pire, pour un domaine aussi fondamental que la médecine ces 300 dollars envoyés par un médecin représentent bien peu par rapport au manque à gagner sanitaire de la collectivité dans le pays d'origine...

 

Source: La contribution de Mehari Taddele Maru, "Brain drain and development support policy coherence"

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