"Il est extraordinaire de voir à quel point nous avons oublié le soutien à la création de PME en Afrique" (Guillaume Cruse, AFD)

Les transferts d’argent et de compétences des migrants en faveur du développement de l’Afrique représentent "un sujet extrêmement complexe", considère Guillaume Cruse, conseiller en charge des migrations à l'Agence française de développement (AFD), lors d'une conférence-débat organisée samedi 28 février 2009 à Paris par l'ONG Forum Diaspora sur la diaspora africaine comme "acteur stratégique pour le développement de l'Afrique". La migration est "par définition une notion qui évolue très rapidement", à tel point que "quand on fait des études un peu sérieuses, elles sont déjà obsolètes le jour où elles paraissent". De plus, la question des transferts d'argent peut aussi renvoyer aux transferts de compétences, en particulier lors de la mise en place d'un tissu économique de petites et moyennes entreprises (PME) dans les pays d'origine.
 
"Les stratégies à mettre en oeuvre pour que les diasporas contribuent au développement de leur pays sont à trouver par les migrants eux-mêmes", prévient Guillaume Cruse. L'AFD peut répondre aux demandes des migrants regroupés en structures, mais dans tous les cas "il faut partir de la demande, de la réalité". De plus, "il faut appréhender les transferts financiers des migrants dans leur globalité" car il s'agit "très souvent des données faussées: les chiffres sont malconnus dans la mesure où les transferts informels ne sont pas pris en compte". Ainsi, "la Banque mondiale perd un temps extraordinaire là-dessus en livrant des conclusions à partir de données fausses".
 
La comparaison avec l'APD, "une ambiguïté"
 
Parler de transferts informels ne signifie pas que l'envoi d'argent est illégal, car "il y a souvent des confusions à ce sujet", souligne Guillaume Cruse. La notion d' "informel" correspond à l'absence de circuits officiels permettant de faciliter les transferts financiers. "Au Maroc où un bon système bancaire est en place, 80% des transferts se font par voie formelle alors qu'aux Comores, où ce système bancaire est quasi inexistant, la par de l'informel est très importante".
 
"Il faut aussi se méfier des statistiques montrant des courbes croissantes des transferts de fonds des diasporas et les comparant avec l'aide publique au développement (APD)", poursuit l'expert de l'AFD. "Il faut regarder cela avec beaucoup de prudence, car s'il est vrai que les transferts des migrants sont plus importants que l'APD, qui a tendance à baisser ces dernières années, la comparaison est ambiguë. Cela signifierait que les transferts des migrants se substitueraient à l'APD, alors qu'il s'agit d'argent privé, gagné par des individus. Il s'agit avant tout de flux privés, de consommation différée. De quel droit peut-on orienter vers l'investissement productif ? Les migrants font ce qu'ils veulent de leur argent."
 
Soutenir le secteur des PME
 
"Une partie notoire de l'argent des migrants part vers l'épargne". Au Mali par exemple, 40% des transferts des Maliens de France s'orientent vers le secteur immobilier et ne se limitent pas à la région de Kayes mais à concerne avant tout la capitale, Bamako. Guillaume Cruse parle aussi des "transferts collectifs" d'argent: "on sent que ça bouge, de plus en plus de travailleurs veulent contribuer au développement de leur village d'origine mais veulent être certains de savoir où va l'argent. L'idée est de faire des choses en relation avec le plan décidé par les collectivités locales au pays", une garantie de "meilleure utilisation de ces transferts".
 
Ces transferts financiers sont souvent appuyés par des transferts de compétences, notamment au travers de la création d'entreprises. "Il faut appuyer les entreprises créées par la diaspora et qui peuvent jouer un rôle important pour le développement. C'est un grand défi en termes de transfert des compétences sur la gestion d'entreprise par exemple". Les transferts des migrants concernent le secteur de la mésofinance et non de la microfinance: "il est extraordinaire de voir à quel point nous avons oublié le soutien à la création de PME en Afrique, qui créent de l'emploi et de la richesse", reconnaît Guillaume Cruse.
 
"Nous devons nous appuyer sur l'accompagnement technique, au-delà des circuits bancaires, en sachant que beaucoup de personnes de la diaspora ont une vision faussée de la réalité africaine, poursuit-il. Il y a nécessité de contribuer à un échange, pour qu'il soit permanent et que la réalité de ce qui se passe là-bas soit bien comprise par les diasporas. Il ne faut pas oublier aussi que les transferts sont beaucoup plus importants au niveau Sud-Sud, et il est très important de voir comment appuyer les diasporas sur le continent."
 
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