Comment inciter les médias à reconnaître la valeur des migrations ?
Le rôle joué par les médias dans la perception par le grand public des questions de migrations et développement était au coeur d’une table-ronde organisée aujourd’hui, vendredi 21 novembre, au Conseil de l’Europe à Strasbourg. Les débats se déroulaient dans le cadre de la rencontre européenne organisée par l’Institut Panos Paris autour du projet IDEM ! (Informer sur le développement et les migrations) (Co-Developpement.Org du 20 novembre 08). Les intervenants ont exposé la situation du traitement médiatique des migrations en France, en Espagne et en Grande-Bretagne. A chaque fois, des changements profonds restent à produire dans les relations entre médias et ONG en vue de transformer les discours. Voici quelques échos de cette matinée:
Difficultés d’accès à l’information. En Espagne, le lien entre migration et développement est rarement exposé dans les médias, qui n’ont d’ailleurs que peu de relations avec les ONG, souligne Carmen Corredor, journaliste à la radio television espagnola. Ainsi, les journalistes “ont souvent le sentiment de ne pas avoir suffisamment accès aux véritables informations, car le message que les ONG souhaitent faire passer relève parfois de la propagande”. Il existe donc “un véritable problème pour obtenir la bonne information”. A cela s’ajoute le fait que, pour tous les médias télévisés, montrer un sujet sur les migrants se traduit par une baisse de l’audimat…
Documentaire. L’expression des migrants est au coeur d’un documentaire présenté par Carmen Corredor. Cette production vise à donner la voix aux migrants qui travaillent dans la cueillette des fraises: “ils expriment leurs espoirs, leurs craintes”, et montrent un certain ressentiment vis-à-vis de l’Espagne qui les accueillent mais où ils sont exploités. Ce type d’initiative est rare en Espagne, les migrants n’ont presque jamais la parole “en tant que sujets”.
“Regard croisé”. La revue française Altermondes présentée par son rédacteur en chef, David Eloy, est un exemple de traitement différent de l’information qui laisse la parole aux migrants. Le principe du média est de demander aux contributeurs du Sud de livrer leur regard sur l’actualité, de présenter les actions qu’ils mènent sur le terrain. “Nous sommes attachés à la démarche participative de la production d’information, en s’associant à différents acteurs qui ont une expertise”, souligne David Eloy. Altermondes souhaite aussi livrer un “regard croisé” en permettant aux acteurs de s’exprimer directement plutôt que d’avoir une information “passée par la moulinette des journalistes”. Autre principe mis en avant: s’assurer de “la diversité et de la pluralité des acteurs pour donner des points de vue différents”.
Logique participative. “Les violences urbaines en Seine-Saint-Denis ont montré à quel point les journalistes n’avaient aucun regard distancié sur ce qu’il se passait”, n’allaient pas à la rencontre des habitants, continue David Eloy. “Notre projet s’est construit avec l’appui de collectivités locales et associations, qui ont permis d’identifier une douzaine de jeunes pour les faire écrire en tant que reporters sur ce territoire”. Ils ont été accompagnés par des journalistes. “Nous n’avons eu aucune difficulté à trouver ces jeunes, qui avaient vraiment envie de pouvoir s’exprimer et de porter un regard différent sur ce qu’il se passe chez eux”.
Consensus médiatique. En Grande-Bretagne, entre les décideurs politiques, les médias et la société civile, “on ne sait pas qui s’inspire de qui”, constate Nana Ama Amamoo, directrice de African family foundation, un réseau d’organisations de la diaspora africaine en liens avec les pays d’origine. Il existe surtout “un discours xénophobe, avec un consensus médiatique sur le fait que les mauvaises nouvelles attirent toujours davantage d’auditeurs”. Ainsi, aucun média n’a par exemple couvert l’ouverture de l’opération contre le racisme dans le football…
Médias généralistes/spécialisés. Les acteurs de la société civile “finissent par s’adresser à leurs propres médias, pour se parler à eux-mêmes”, poursuit Nana Ama Amamoo. “Il faut des échanges entre médias généralistes et médias spécialisés pour éviter la simplification des faits et statistiques, ainsi que les présentations trompeuses: on reconnaît par exemple peu le fait que les migrants acceptent les emplois dont personne ne veut, alors qu’ils sont perçus comme des paresseux…” L’audience des migrants se limite à leur propre communauté, “ils n’ont pas le pouvoir d’adresser le grand public”. On voit cependant émerger de nouvelles formes médiatiques avec des personnes “très cosmopolites” qui “utilisent le sarcasme comme outil pour dénoncer l’approche irrationnelle des médias généralistes”.
Connivence. “Beaucoup pensent que les médias véhiculent des discours bien souvent chargés de l’air du temps”, remarque Yves Gastaut, chercheur à l’université de Nice Sophia Antipolis. “Le monde du journalisme se montre cependant plus attentif qu’auparavant sur la façon dont l’information sur les migrations est traitée”. Ainsi, la “une” du Figaro magazine publiée en 1985 passerait difficilement aujourd’hui: le titre, “Serons-nous encore Français dans 30 ans ?”, s’accompagnait d’un visuel mettant en scène le buste de Marianne couvert d’un tchador. C’est là “un exemple fort de l’amalgame entre islam, intégrisme, migrations” qui “témoigne aussi d’une certaine connivence entre médias et public: on flatte en surfant sur une tendance du moment, ce qui conforte l’opinion dans une attitude islamophobe avec l’expression des craintes”.
Déconstruire les préjugés. Les journaux en France “ont pu former des corpus de discours particulièrement virulents” à l’égard des migrants italiens, espagnols, polonais, ou portugais pendant l’entre deux guerres. “Il est intéressant de voir que les médias sont un peu prisonniers de la doxa, et en même temps sont amenés à réfléchir pour comprendre la complexité des relations interculturelles”, souligne Yves Gastaut. “Il y a bien une nécessité de mettre en relation journalistes et chercheurs autour d’un même objet, la déconstruction des préjugés, afin de parvenir à un code commun. Il faut élargir cette ambition à un cadre européen pour mieux appréhender l’interculturel. Des ponts sont aujourd’hui jetés, il faut poursuivre le mouvement initié.”
Contact : Nedjma Meknache-Boumaza, chargée de mission +33 (0)1 40 41 05 50, nedjma.meknache@panosparis.org
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